Conférence du jeudi 23 mai 2019 organisée par la commission

Culture et Patrimoine de l’association PITRICHACHA.

Lieu : Espace Gentiana de Tours Nord - Conférencière : Madame Anne GIRAUD

"Le couvent des Capucins de Saint-Symphorien"

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Bonsoir à tous, 

Je ne suis pas une historienne mais une habitante du quartier depuis plus de trente ans. J’ai longtemps travaillé au CMP - Centre Médico Psychopédagogique - qui se trouve au 8, rue de la Pierre à Tours Nord. Il y a cinq ans, l’établissement a déménagé et avant d’en partir, j’ai eu envie d’en savoir un peu plus sur l’histoire de ce lieu. A la faveur de ce départ sont reparus des documents trouvés dans le grenier, comme des plaques photographiques, des ex-voto. Des bruits couraient que des soldats aveugles auraient été soignés là, après la guerre de 1914 ; une soupe populaire y aurait été distribuée…. Des questions surgissaient : la chapelle datant des années 1930, où avait lieu le culte auparavant ? Pourquoi une construction des Frères Perret, inconnus en Indre et Loire ? Pourquoi des portes donnant actuellement sur le vide ? Des portes transformées en fenêtres ou inversement ? J’ai donc eu envie d’en savoir un peu plus. Ma recherche a donc commencé comme une enquête policière. Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, j’ai parcouru les archives municipales de Tours et départementales, celles de la Société archéologique de Touraine et de la bibliothèque franciscaine, rue Boissonade à Paris-14ème. Je me suis vite aperçue qu’un premier couvent, donnant dans la rue Groison, avait été construit avant celui de la rue de la Pierre. Je vous propose donc de commencer par le commencement.

 

Le premier couvent :

Ce premier couvent se situait sur les hauts de Saint-Symphorien. Un texte nous donne une idée de sa situation : « Placé dans une situation magnifique, au sommet du coteau, sur la rive droite de la Loire ; des bâtiments et des jardins on jouissait de la plus belle vue qu’on puisse imaginer : la ville de Tours, sur la rive gauche, déployait, de l’est à l’ouest, sa longue ceinture alors resserrée entre le fleuve et les remparts du Mail, et maintenant prolongée jusqu’au Cher ; l’horizon, de ce côté, borné par les beaux coteaux de Veretz, Saint-Avertin, Joué, Savonnières et Villandry, s’étendait à droite, par-delà l’embouchure du Cher dans la Loire, jusqu’auprès de Saumur, et à gauche au-delà d’Amboise, dont on apercevait le château, ainsi que celui de Chanteloup et son élégante pagode.»

 

Il est bon de rappeler que les Capucins forment une des branches, la plus jeune, du grand ordre franciscain, fondé au XIIIe siècle par Saint François d’Assise. Pourquoi ce terme de « Capucin » ? Les Capucins étaient ainsi nommés du capuce ou capuchon pointu couvrant leur tête ; ils portaient une robe d’étoffe brune, ou grise dans certains pays de l’hémisphère sud, une corde autour de la taille, un manteau, une longue barbe et marchaient pieds nus dans des sandales.

 

Les capucins s’établirent en France entre les années 1568 et 1574. Le premier couvent est fondé à Paris, à Picpus, en 1568 et, en 1574, Grégoire XIII accorde aux Capucins de s’installer dans le monde entier. Quant à Tours, le roi Henri IV avait déclaré qu’il serait non moins utile que nécessaire d’y permettre l’établissement d’un couvent de capucins.

 

Il fallut donc trouver un terrain. L’emplacement fut désigné par la ville, c’était le petit domaine du Pavillon, situé au-dessus du faubourg de Saint-Symphorien et appartenant à la Châtellenie de Tours. A cette époque le coteau était boisé, parsemé de quelques closeries ou petites fermes, traversé de quelques chemins comme celui qui longe le ruisseau de Groison ou celui qui menait à Mettray. Il est bien entendu que la Tranchée n’était pas percée ni même envisagée. Pour cela il faut attendre 1750.

 

La terre était d’accès difficile, qualifiée de « montagne » dans certains textes et nécessitant des travaux importants. « L’endroit où l’on voulait édifier cet édifice était situé sur le haut d’un coteau inaccessible […] de grands travaux de terrassement étaient indispensables non seulement pour aplanir la place, mais encore pour trancher les rochers et y pratiquer une rampe de plus de deux cents marches ».

 

La construction a lieu dans un enthousiasme exceptionnel. Une grande partie de la population y participe avec une dévotion digne des croisades et une organisation digne des armées. Un témoin oculaire en a rédigé un compte-rendu savoureux, repris par Chalmel dans ses Tablettes chronologiques : « Les dames de la ville dont les maris étaient en train de travailler y allèrent avec leurs enfants et leurs domestiques qui apportèrent toutes sortes de vivres, et pendant que leurs maris mangeaient, elles et leur suite travaillèrent avec grande ferveur. Les pères et mères avaient fait faire des hottes à leurs enfants proportionnées à leurs âges. Les dames qui n’avaient pas de quoi porter la terre la portèrent dans leurs jupes, quoiqu’elles fussent de satin et de damas ».

 

Sur le vaste chantier, des hommes mais aussi des femmes et des enfants, des bourgeois et des artisans, des religieux et des militaires, des marchands et des paysans, en habits de fête, charrient la terre, la creusent ou comblent les trous en chantant des psaumes. « Tous les aplanissements ayant été terminés dans l’espace de quinze jours ; tous les matériaux ayant été apportés et disposés à l’avance, l’église, assure-t-on, fut bâtie en un seul jour et couverte dans un autre, si bien qu’en dix-sept jours les religieux furent en état de s’installer dans leur monastère ».

 

Une durée qui relève du miracle. Dans les faits, la construction du couvent ne fut achevée qu’en 1608, car la peste, apparue à Tours en 1603, retarda tragiquement les travaux. Une douzaine de Capucins, envoyés par Paris, et qui logeaient dans l’île Saint-Jacques en attendant que le couvent fût construit, soignèrent les pestiférés et plusieurs en moururent.

            

La première représentation du couvent date de 1619. On voit le pont Eudes, au pied du château de Tours, qui mène en face à Saint-Symphorien. Ce pont se situait à l’emplacement du pont de fil actuel. De l’autre côté, vous apercevez l’église, ce qui deviendra la rue Losserand, et l’escalier qui mène au couvent.

 

Une autre représentation est attribuée à Tonon de Rochefou en 1670. On y voit bien l’escalier, le mur d’enceinte, la rue de Groison et la route allant à Mettray.

            

Grâce aux recherches du Père Willibrord, il nous est permis de faire un tour du propriétaire : « Nous montons l’escalier et prenons une allée couverte d’ormes longue d’une vingtaine de mètres et longeant un potager.

Le premier bâtiment a 40 mètres de long sur 6 de large. Il comprend plusieurs services au rez-de-chaussée : salle à feu, vestibule, lavoir, office, cuisine, réfectoire, fruitier, passage, descente de cave et autre passage. A son étage, neuf cellules. 

Le second bâtiment vient en retour d’équerre et a les mêmes mesures ; au rez-de-chaussée la pompe à eau, le logis des domestiques, des débarras et ateliers ; 7 cellules à l’étage. 

Au nord, joignant le premier corps, un appentis sorte de préau, ou cloître. Et puis le bûcher, parallèle au deuxième corps de bâtiment, une serre, la cave, et le tout est couvert d’un grenier. 

Et puis voici l’église longue de 40 mètres. Tout près de l’église, un petit cimetière. Un verger, plusieurs carrés de potager en terrasses, deux ou trois petits prés. » 

 

Les Capucins désiraient se suffire à eux-mêmes dans la mesure du possible ; outre les légumes, les fruits et quelques pieds de vigne, ils disposaient d’une boulangerie. Malgré cela, la vie en totale autarcie était impossible, car le couvent devait héberger 70 religieux environ, résidents habituels, visiteurs, prédicateurs, étudiants et vieillards. Les Capucins vivaient beaucoup d’aumônes en nature (miches de pain, bois de chauffage, draps, huile, papier…), de quêtes, de dons de terre ou maisons jouxtant leur terrain. Les religieux n’ayant théoriquement pas le droit de manier de l’argent, celui-ci était remis à un syndic qui l’administrait en accord avec le « gardien » (ou prieur) et selon les besoins immédiats de la communauté. A la différence d’autres ordres religieux, l’austérité et la pauvreté étaient de mise. Ce choix de vie s’accompagnait d’une proximité maximale avec les couches sociales défavorisées.

 

Les Capucins priaient ou disaient des messes ; ils prêchaient aussi dans les campagnes afin de convertir huguenots et hérétiques, et nombre de vocations naissaient de leur influence. Le recrutement s’opérait également à Tours et les familles de toutes classes sociales étaient heureuses de compter des Capucins dans leur progéniture.

 

Dans les moments de crise, ils n’hésitaient pas à se mettre directement au service de la population. Nous l’avons vu lors de l’épidémie de peste, ils font de même pour le choléra. Mais ils avaient aussi la charge de la pompe à incendie : « Aucun recoin de la riche cité ne pouvait échapper à l’œil d’un observateur placé sur un point quelconque du plateau des capucins. Or ces bons pères passaient une grande partie de la nuit à l’église ; couchés avant la chute du jour pour jouir de quelques heures de repos, ils se relevaient bientôt pour se rendre au chœur ; ils y retournaient encore bien avant l’aube. Si…une clarté extraordinaire leur apparaissait sur la ville ; si un d’entre eux apercevait la première lueur d’un incendie, le monastère entier partait comme un seul homme, et ces pieux cénobites, voués, sauf quelques frères quêteurs, à une clôture rigoureuse, se formaient en une compagnie de pionniers, couraient au feu, et souvent ils arrivaient les premiers pour prévenir et sauver les victimes ".[1]

 

On sait qu’en France (et donc pourquoi pas à Tours) ils confectionnaient également des remèdes, rédigeaient des livres de médecine et ils furent à l’origine de pharmacies et de soupes populaires.

 

Une autre de leurs fonctions était de former des missionnaires, impulsion donnée par Joseph du Tremblay, l’Éminence grise du Cardinal Richelieu, qui fut gardien du couvent de Tours entre 1609 et 1611. Son nom a été donné à une rue de Tours nord près de la Maison de la Solidarité.

 

Les missions s’installent sur le pourtour méditerranéen, d’abord à Constantinople (Istanbul), puis en Grèce, en Syrie, au Liban, au Maroc, en Egypte et en Tunisie, en Inde et jusqu’à la frontière de Mongolie… Sur place, ces Capucins ont pour rôle de prêcher et de convertir dans la langue du pays, parfois d’éduquer, mais aussi de promouvoir le roi, Louis XIII, puis Louis XIV, et la France. Ils sont donc tout à la fois prêtres, ethnologues, géographes, linguistes, médecins et diplomates, créant un vaste réseau de renseignements au service de leur patrie. 

 

Mais à partir de 1667 les ennuis commencent. Le roi Louis XIV estime que les religieux sont trop nombreux en France et vivent mal. Il est vrai que, rien qu’à Tours, on trouve alors Observants, Récollets, Conventuels, Clarisses, Capucins, Minimes et Dominicains, et tous les mendiants qui gravitent autour.

 

On supprime donc des couvents pour regrouper les religieux. En 1773, 1000 communautés religieuses ont été dissoutes en France.

 

Tout s’accélère à l’aube de la Révolution. Par la loi du Serment les prêtres sont tenus de prêter serment à la constitution civile du clergé. Tout prêtre réfractaire sera poursuivi, emprisonné, exilé, déporté en Guyane.

 

Quant à nos Capucins de Tours, il y a peu de traces de leur devenir. On sait qu’en 1770, seules 18 personnes habitaient un couvent devenu beaucoup trop vaste. On sait également qu’en 1777 un incendie se déclare, qui détruit une partie du couvent. 

 

Le 25 juillet 1791, le citoyen Lenoir, Commissaire de l’Administration, procède à la vente du mobilier incombant la maison conventuelle des ci-devant Capucins de Tours pour un total de 636 livres et 3 sols.

L’inventaire permet de prendre conscience de l’austérité des cellules : une couchette de bois de chêne, une paillasse, un matelas rempli de bourre, un traversin, une couverture de laine blanche composent l’unique mobilier.

Quant aux locaux, l’enclos, le couvent et son église avec « sa boisure de bois bouillard peint en bleu et ses trois chapelles peintes en jaune », sont vendus à Dussert, serrurier, pour la somme de 30 100 livres.

 

A la fin du 19ème siècle, la portion basse du terrain était occupée par la congrégation de Notre-Dame de la Retraite et du Cénacle. Suite à des difficultés financières, les biens seront vendus pour créer le Grand Séminaire, école supérieure de Théologie, qui fermera ses portes en 1971. Une maison de retraite occupe maintenant les lieux. La portion haute, comprenant les restes du couvent, est transformée en maison bourgeoise.

 

En 1942 c’est le Petit Séminaire, ou Séminaire des jeunes qui est bâti sur les anciens locaux. L’ITS (Institut du Travail Social) s’y installera à partir de 1972. On peut voir une partie du bâtiment du XVIIe siècle, l’aile ouest, intégrée dans l’ensemble.

 

Le deuxième couvent :

En juillet 1897, Monseigneur Renou, archevêque de Tours, rencontre le Père Germain, capucin de Paris, et exprime le désir d’avoir dans ses murs un nouveau couvent. Connaissant l’attachement des Capucins à Saint-Symphorien, l’Archevêque les laisse libres de choisir un emplacement sur cette paroisse. Le Père Germain avait de la famille avenue de la Tranchée et c’est par cet intermédiaire qu’il apprit la mise en vente d’une partie de la propriété « Villa Groison » ou « Fontaine de Groison » par la famille Palustre, dont fait partie Ernest Palustre qui fut maire de Saint-Symphorien pendant plus de 40 ans.

L’achat fut conclu à 72800 francs pour une terre de plus de 2 hectares avec une source débitant 10000 litres par jour. 

 

Vers la fin de 1899 le nouveau couvent, bâti par l’architecte Tulasne, était en partie achevé. Le bâtiment avait une forme en U. Au sous-sol de l’aile ouest et donnant sur le parc, on trouvait successivement la buanderie, des ateliers et salles de classe, les caves et débarras. Au premier étage, l’aile du midi comportait l’entrée, la chapelle provisoire et son chœur ; l’aile ouest était destinée à la bibliothèque, la salle commune des pères, puis celle des frères et enfin celle des étudiants ; dans l’aile nord on trouvait la cuisine, le réfectoire et la salle d’eau. Au deuxième étage, l’aile du midi était consacrée aux cellules des pères et frères ; le reste de l’étage était divisé en dortoirs et chambres pour accueillir les étudiants et les hôtes de passage.

 

Attardons-nous sur la chapelle. Elle fut d’abord « provisoire », dans l’attente certainement de fonds pour en construire une en pierres, fermant ainsi le couvent en carré. Elle n’était pas soumise à la clôture et était donc considérée comme une chapelle publique. Une dizaine d’ex-voto, s’échelonnant de 1906 à 1923, ont également été trouvés dans le grenier.

 

Les Capucins commencèrent donc à occuper le couvent. Mais les conditions n’étaient pas favorables et imposaient la discrétion. Tout d’abord sur le plan paroissial : le curé de Saint-Symphorien s’était au départ opposé au projet de peur peut-être de perdre des paroissiens ; il avait fini par donner son aval. Sur le plan municipal, certains élus protestaient contre « l’envahissement des associations religieuses qui constitue un défi à la loi ». Enfin sur le plan national, Waldeck-Rousseau, alors Ministre de l’intérieur et des cultes, inquiet de l’ingérence des congrégations religieuses dans la vie politique, prenait des renseignements sur le séminaire qui venait de s’établir à Tours. L’archevêque lui répondit qu’il s’agissait simplement d’une annexe à la maison du Mans, devenue trop étroite pour le nombre croissant et la formation si longue des missionnaires.

 

La vie conventuelle s’organisa et le nombre de ses occupants grossit peu à peu. Furent d’abord accueillis des clercs étudiants de Versailles puis ceux qui débarquaient de Turquie.  Le recensement de 1901 dénombre 30 personnes originaires de Bretagne, de l’Orne, de la Manche, de la Moselle, de Paris, Angers et Blois. Un seul frère étranger : il vient de Hollande. Le père Martin devint le « gardien », comme en témoigne un document en latin trouvé dans les combles du grenier à l’occasion de travaux de couverture.

En voici la traduction : « En vertu de l’autorisation accordée aux Supérieurs de notre Ordre ce 10 novembre 1899 et à moi confiée en cette matière, moi, frère Martin de Boussay, Gardien du Couvent de Tours, j’ai fait dresser un Chemin de croix avec les indulgences qui s’y attachent dans ce chœur de notre couvent selon les règles établies le 10 mai 1742 par la Sainte Congrégation des Indulgences. En foi de quoi j’ai soussigné de ma main cette attestation le 10 novembre 1899. Frère Martin Gardien. »

 

La première photo de la communauté est datée de 1903. Le Père Rogatien de Nantes en est le gardien depuis 1902.

 

Cependant les attaques se font de plus en plus insistantes. En 1901, le journal officiel promulguait la loi sur les associations : elles n’existent qu’à condition d’être déclarées. Il s’agit moins de supprimer les congrégations que de contenir le cléricalisme. Les Capucins ont déposé une demande d’autorisation, fourni à l’Etat tous les renseignements qu’il réclamait et restent dans leurs murs. Le 7 avril 1903 la demande d’autorisation est rejetée et donc « un délai de 15 jours est imparti à la congrégation pour délaisser l’immeuble qu’elle occupe ». Mais les Capucins continuent à faire « de la résistance » et sont surveillés de près, comme en témoignent des rapports de police : « Un certain nombre est parti mais la maison n’est pas fermée. Il en restait au moins 4 lorsque le commissaire central s’y est présenté » ou encore : « Ils ne doivent plus être très nombreux car ils n’ont pris hier qu’un pain de 3 livres chez leur boulanger ».

 

Le 8 août 1903, 8 religieux sont traduits devant les tribunaux et condamnés pour délit de congrégation. La plaidoirie du Père Rogatien a marqué les esprits : « Nous avions vu inscrire la grande devise républicaine, liberté, égalité, fraternité et simplement, naïvement, nous avions cru que, désormais, en France, la liberté existerait pour tous…Voulez-vous choisir l’existence qui vous convient, voulez-vous vivre ensemble, pratiquer des bonnes œuvres, prier, faire l’aumône, enseigner l’Évangile ? En France, c’est défendu… ».

 

Ils sortiront du tribunal, escortés par la foule, seront accueillis au couvent sous des arcs de triomphe et des guirlandes de fleurs dressés par les habitants de la Tranchée. Le 11 août, chacun des Pères était condamné à 100 francs d’amende.

 

Ils parviendront à retarder encore un peu l’expulsion, puis iront loger chez des habitants du quartier. En 1906 a lieu la vente du couvent, à peine 7 ans après sa construction. L’affiche de l’adjudication décrit la propriété : « Bâtiments à usage de couvent, jardin potager, allée plantée de grands arbres, jardin d’agrément avec bassins et pièce d’eau alimentés par un cours naturel venant de la Fontaine de Groison ». La mise à prix est de 30 000 francs. La propriété est achetée par M Paul Dutilleul.

 

Cet acquéreur est un banquier, manifestement favorable aux Capucins, car il louera les bâtiments successivement au petit séminaire, à des gens du tout-venant, à des personnes à la recherche d’un garde-meuble… tout en se réservant l’accès et la jouissance de la chapelle. La police découvrira alors que certains Capucins continuent d’y exercer leur culte : ils sont donc de nouveau assignés au tribunal, le 10 juillet 1907. M Dutilleul, propriétaire, est assigné lui aussi « pour s’être rendu complice du délit commis par Besnard, Isambert, Carnet, Blanchet et Bosher prévenus d’avoir fait partie d’une congrégation non autorisée ». On n’entendra plus parler des Capucins jusqu’en 1921.

 

A partir de 1915, et conformément aux prescriptions ministérielles, le Comité de l’Assistance aux Convalescents militaires se préoccupe de la situation des mutilés et invalides qui ne doivent plus rejoindre leurs régiments et qui cependant ne peuvent plus exercer leur métier. Le but est de les réadapter au travail, soit en les aidant dans l’apprentissage d’un nouveau métier, soit en leur permettant de reprendre leur ancienne profession au moyen d’appareils appropriés. Il est décidé de créer aux portes de Tours un établissement spécialement destiné aux aveugles. M Dutilleul, propriétaire de l’ancien couvent des Capucins, met à la disposition du Comité sa propriété. « L’immeuble était l’établissement rêvé pour les pensionnaires : grand jardin, vastes couloirs, larges pièces bien aérées, facilités d’accès, à proximité de Tours, tout s’y trouvait réuni ». Un bail est signé le 1er avril 1916 et le 24 mai les premiers pensionnaires, au nombre de 30, s’installent. 

 

Trois ateliers sont constitués :

  • Le premier s’intéresse au cannage et rempaillage de chaises sous la direction d’un professeur aveugle.

  • Le deuxième consiste en un atelier de brosserie, dirigé également par un professeur aveugle.

  • Le troisième est un atelier de vannerie.

 

Sont dispensées en outre des leçons de lecture et d’écriture en braille et pour certains, qui ont des dispositions particulières, des leçons de musique. « Il est curieux de constater la facilité avec laquelle les aveugles apprennent un de ces nouveaux métiers. En quelques mois un aveugle amputé du bras droit a pu apprendre le cannage et le rempaillage des chaises, et aujourd’hui, rentré dans son pays natal auprès de sa femme et de ses enfants, il gagne facilement sa vie ».

 

L’œuvre vit de subventions de l’état, de la ville, du conseil général, de certains départements limitrophes et de communes, sans compter la générosité des habitants de Tours. Les blessés de guerre sont logés, nourris et vêtus par ses soins.

 

Au cours de l’année 1920 le Très Révérend Père provincial donne l’ordre au Père gardien de préparer leur retour dans le couvent. Mme veuve Dutilleul, propriétaire, ne voulait pas loger de nouveau des religieux (son mari en avait pâti). Elle décida de vendre les locaux à Monsieur Baudry, qui dirigeait alors l’épicerie Félix Potin. Acquis aux religieux, celui-ci libéra sans difficulté l’établissement dont la plus grande partie servait de garde-meuble.

 

C’est en 1921 que les Capucins se réinstallent dans leurs murs et en priorité ceux qui logeaient encore au 87, avenue de la Tranchée, au nombre de six. Le père Théobald en est le gardien. En 1928, l’établissement devient un couvent d’études en Théologie dogmatique. Il faut donc effectuer des travaux.

 

Des cahiers ou annales, tenus au jour le jour, de 1921 à 1961, par un « Capucin scripteur » permettent de suivre la vie de la communauté. « Il faut blanchir les cloisons, remettre en état, et pendant plusieurs semaines les plâtriers, les plombiers, les électriciens, les serruriers, les menuisiers travaillent. En quelques semaines le couvent est transformé ».

 

Seuls douze pères et sept étudiants y vivent, à cette époque. Mais le couvent se remplira peu à peu et en 1928 prendra le nom de Séminaire des Missions du Levant. En 1930 une société est constituée sous le nom de « Société civile immobilière du Bocage ». Les Capucins rachètent leur couvent et redeviennent propriétaires de leurs murs. La société deviendra « anonyme » en 1960.

 

Une certaine rivalité persistera longtemps avec le curé de Saint-Symphorien. En 1929 il proteste contre l’ouverture au public de messes dans la chapelle des Capucins, ce qui doit réduire le nombre de ses propres fidèles. Mais en 1939 ce sont les Capucins qui protestent : « Le père Vicaire dut intervenir pour écarter 2 vendeuses d’œufs de Pâques envoyées par M le curé de Saint-Symphorien à la porte de notre chapelle. Nos vendeuses, gênées par elles, ne purent écouler toute leur provision ».

 

Ces petites « querelles de clocher » ne sont rien au regard de « l’affaire de 1928 ». Une protestation s’élève contre l’inscription des Séminaristes et des Capucins sur la liste électorale, sous prétexte qu’ils n’ont pas de domicile légal, qu’ils ne payent pas d’impôts et que les religieux ne sont pas admis. Le contentieux est porté devant le juge de paix qui, dans un premier temps, ordonne la radiation des listes (« A Saint-Symphorien les sectaires fêtent leur triomphe ») puis, dans un deuxième temps, reconnaît la légitimité de la cause. Les Capucins sont donc réinscrits sur la liste électorale.

Les aînés

La communauté permanente, toujours sous la direction du Gardien, comprenait un vicaire chargé des prédications à l’extérieur, un « discret des comptes » (ou comptable), un quêteur, un infirmier, un cuisinier et un jardinier. S’y adjoignaient des pères et frères au statut moins spécifique. Les annales témoignent d’une vie très active au sein du couvent ; c’est une véritable ruche dont les membres sortent et rentrent continuellement. Ils se rendent à des prêches, pèlerinages, processions, bénédictions, retraites, communions…Ils pallient les absences des prêtres pour le service dominical aux alentours et assurent également messes et communions au couvent pour des fidèles de plus en plus nombreux. Le 2 décembre 1956, une enquête paroissiale atteste de la présence de 182 personnes aux 3 messes du dimanche. 

 

On note également de nombreux Capucins français ou étrangers (italiens, anglais, brésiliens, égyptiens, uruguayens…) qui font halte au couvent ; certains prennent des cours à l’Institut de Touraine. « Cela contribue à donner au couvent une physionomie internationale, une ambiance sympathique ».

 

Les étudiants :

Après 3 ans de vie monastique et un stage complémentaire à Nantes, ils sont destinés à partir évangéliser Istanbul, Smyrne, la Syrie ou le Liban. De centre d’études dogmatiques, le couvent deviendra centre d’études philosophiques à partir de 1942. Les deux ailes nord et est sont réservées aux étudiants ; on divisera plusieurs chambres pour en faire des cellules afin d’accueillir jusqu’à une trentaine d’élèves. Les classes débutent en général fin septembre et se terminent en juin par des examens. 

 

Les étudiants ont alors droit à un mois de vacances qu’ils passent à la campagne, à Sonzay (propriété prêtée par l’Evêque de Blois), à Fontgombault ou encore à la Vallière-en-Chambray. Ils en reviennent « resplendissants de santé et de couleur » après avoir « rendu service aux autochtones. Ambiance excellente. Heureux effets de ce milieu rural ».

 

Le Frère Claude Bureau, à Angers, se souvient de ses années d’études : « La journée débutait à 7 heures par une prière, d’abord silencieuse puis commune dans le chœur des religieux à la chapelle. Après le petit déjeuner les cours commençaient. A midi avaient lieu la prière du milieu du jour, puis le repas et une promenade dans la grande allée : les étudiants et les professeurs déambulaient en discutant. Les cours reprenaient ; l’après-midi se terminait par un temps en cellule, les vêpres dans la chapelle, le repas puis les complies avant la séparation pour la nuit. Une fois par semaine, une après-midi était consacrée à une marche dans la campagne ». 

 

Lors de certaines soirées, dites de « récréation », étaient programmées des conférences ainsi que des projections de films comme « Don Camillo » ou des pièces de théâtre jouées par les étudiants.

 

Comme on le voit sur un plan de 1929 le jardin est traversé par un cours d’eau naturel, venant de la fontaine de Groison, qui alimente des bassins, transformés en cressonnières, et une pièce d’eau appelée le vivier.

 

Le jardin potager occupait l’espace du parking actuel et le verger donnait à plein : « Chacun aide le frère cuisinier de près ou de loin pour les conserves de fruits très abondants cette année (1959) dans le jardin. »

 

Toujours sur le plan, on note l’emplacement d’un poulailler et celui de clapiers.

 

Et pour terminer sur le jardin, un petit moment de poésie rustique datant de 1960 : « Le 12 janvier au matin la neige apparaît et couvre déjà la ville. Le 13, la neige tombe toujours et la maison prend des allures féeriques. Le 13 au matin, il faisait -7° sous le cloître. Le 14, il fait –10° et la neige demeure. Le 17, il fait –3° et la neige retombe. Le midi le thermomètre monte à +2° et la neige commence doucement à fondre sur les toits. Le 18, la neige est fondue ».

 

Voici une vue de la façade de la chapelle, que vous pouvez apercevoir de la rue de la Pierre. J’attire votre attention sur le motif qui se trouve au-dessus de la verrière ou claustras.

 

Revenons à la construction de cet édifice. En 1929 il y a nécessité de construire une véritable chapelle. Des plans préliminaires sont dressés par le frère Gabriel-Marie. Ils sont transmis à un cabinet d’architectes choisi par la maison mère à Paris, soit les frères Perret (Auguste, Gustave et Claude), qui se sont spécialisés dans l’emploi du béton armé ou « béton esthétique ».  Le devis est arrêté à 337 500 francs. On fait appel à la charité des fidèles, et les travaux commencent le 1er mai 1930.  La bénédiction de la chapelle a lieu le 14 mai : « Le Père provincial asperge les murs extérieurs de la nouvelle chapelle au chant des litanies des Saints de l’ordre. Il bénit la chapelle intérieure, les autels et les fidèles pénètrent alors dans le nouveau sanctuaire…Les religieux occupent les stalles du chœur et les fidèles, au nombre de plus de 300, garnissent la nef, la tribune, le petit chœur des frères ».

 

 On bénit ensuite la cloche conventuelle qui, pour son baptême, a été revêtue d’une aube blanche. Elle porte les noms de ses donatrices, Bernadette, Marie-Léontine, Élisabeth.

 

Le Père Ange rend un vibrant hommage aux architectes au cours du repas de fête qui suit la cérémonie : « Notre reconnaissance va à nos architectes distingués qui ont voulu donner à leurs œuvres religieuses la note spéciale de notre vie franciscaine, l’austérité dans la joie. La joie, n’est-ce pas là ce que nous inspirent ces flots de lumière qui pénètrent avec les teintes adoucies et variées à travers les larges baies de l’édifice. La joie et la confiance, n’est-ce pas l’impression de l’âme en contemplant ces colonnes si sveltes qui supportent la voûte ; et en même temps l’austérité, c’est bien ce qui convenait dans une chapelle franciscaine. Ici la rectitude et la sévérité des lignes portent au recueillement et à la prière.[2] »

 

On apprend toutefois par une lettre[3] que les Capucins ont été, au départ, quelque peu décontenancés par le projet : « Nous avons demandé qu’on prenne pour modèle la chapelle (du couvent) de Versailles. On n’a tenu aucun compte de notre demande. »

 

Un journaliste, lui, parlera de : « Chef-d’œuvre de pauvreté où rien ne distraira la prière et où tout facilitera le recueillement. C’est une vision nouvelle d’esthétique. Peu à peu l’accoutumance aidera à juger de telles nouveautés. »

 

En 1939, la toile de Mme Suzanne Masse est installée au-dessus de l’autel. La chapelle sera inscrite aux monuments historiques le 14 novembre 1977.

 

La guerre :

Les Capucins ne sont évidemment pas à l'abri des événements qui touchent le pays. Ceux-ci sont relatés, toujours dans les annales, au fil des mois : mobilisation des religieux en âge de servir, arrivée de religieux réfugiés d’Alsace ou de Belgique. Au mois de mai 40, l’état d’alerte est instauré à Tours : « Nous avons envisagé de descendre à la cave, sous le réfectoire, en cas de bombardements. Le bruit court que le pont de Pierre va sauter, on parle d’évacuer la Tranchée ».

 

Certains choisissent de fuir vers l’ouest. Vient un moment où ne restent que 3 pères qui sauveront l’établissement du pillage. Le couvent ne souffrira que de légers dégâts matériels, conséquences des bombardements sur Saint-Symphorien et Tours.

 

L’armistice est signé le 22 juin, et les troupes françaises sont démobilisées. Au mois d’août, les Capucins regagnent leur établissement et la vie du couvent va reprendre tant bien que mal, avec les descentes de la Gestapo à la recherche de livres suspects dans la bibliothèque, le départ de certains pour le travail obligatoire, et des faits de résistance. Un journaliste écrira plus tard : « Le public apprenait les actes de résistance dont s’honorèrent derrière les hauts murs de leur couvent les disciples de Saint François. En 1941 et 42 ils permettent à de nombreux Français de passer en zone libre…Ils recueillent un étudiant de Poitiers en fuite après avoir précipité un Allemand par la portière d’un train. Le docteur Roy, recherché par la Gestapo, viendra lui aussi demander asile aux religieux ».

 

La générosité des capucins ne se borne pas à des actes d’héroïsme, elle s’exerce dans le quotidien. Vous connaissez peut-être le Père Rogatien, ou sous son nom d’état civil Léon Gaillet, au parcours novateur. Il est d’abord nommé « Prêtre de la mission ouvrière » en 1954. En 1956 il achève son apprentissage de maçonnerie et devient prêtre ouvrier. Il crée en 1961, sous le contrôle de l’archevêché, une entreprise de chiffonniers « pour rééduquer un certain nombre de malheureux ». Il est aussi à l’origine de la soupe populaire distribuée à la porte du couvent dans les années 60.

 

En 1931, les Capucins avaient demandé à être ensevelis dans leur enclos. Le Préfet s’y opposa. Ils sont donc enterrés « carré 2 », au cimetière de Saint-Symphorien. 

 

Dans les années 1960-1970, les locaux deviennent bien trop grands pour un nombre de religieux toujours plus réduit. Les Capucins décident de vendre la propriété en conservant toutefois une partie du terrain (soit 45 ares), au sud, pour y construire un petit bâtiment qui abritera le troisième couvent de Tours Nord jusqu’en 2009. Ils gagneront ensuite la Maison d’Angers ou celle de Paris.

 

En juin 1970, le couvent est vendu au « Centre médico-psycho-pédagogique De 1971 à 2013, des milliers d’enfants ont été aidés par des médecins (psychiatres et pédiatres), des psychologues, des orthophonistes, des éducateurs, des psychomotriciens, des secrétaires… Pour ces enfants et leurs familles, et pour les professionnels, ce lieu est chargé d’histoires. 

 

Mais, quarante-trois ans plus tard, les locaux se révèlent inadaptés pour accueillir au mieux les enfants. Ils sont vendus en 2013. « Habitat et Humanisme » hébergera dans le cadre d’une résidence intergénérationnelle une trentaine de résidents : un tiers de jeunes en grande difficulté, un tiers de familles monoparentales et un tiers de séniors.

 

L’histoire permet ainsi que les locaux continuent à servir la population, rôle que les Capucins n’auraient pas renié. 

 

 

                                                                                                                          Anne Giraud. 

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